27 mars 2013

Honnissez cet homme !


Peu de temps après les Jeux de Stockholm, un journaliste américain découvre des éléments compromettants dans le passé de Thorpe, révélés par un homme se présentant comme son ancien manager. Interrogé par l’Amateur Athletic Union, Thorpe avoue avoir touché de 2 à 35 dollars par semaine pour jouer durant les étés 1909 et 1910 dans les équipes de baseball de ligue mineure de la Class D Eastern Carolina League[i]. Il a beau expliquer qu’il n’était pas conscient à l’époque des faits qu’il concourrait un jour aux Jeux, rien n’y fait. Aux yeux de Coubertin et de ses fidèles, les grecs des Jeux antiques n’étaient pas payés pour leur performance et il ne saurait en être autrement pour les athlètes modernes[ii]. La sacro-sainte règle de l'amateurisme si difficilement définie lors du Congrès de Paris a été enfreinte. La sanction tombe en janvier 1913 : il est radié à vie et contraint de restituer ses médailles. C’est bien évidemment un énorme scandale. La relation entre le baseball et le mouvement olympique ne sera jamais plus tout-à-fait la même.

Cette lourde sanction est amplement commentée dans la presse française, l’impression générale étant que Thorpe est une victime et que tout le procès qu’on lui fait n’est qu’une farce ridicule. Ainsi, par exemple, lit-on dans L’Ouest-Eclair[iii] : « Et je reviens à mon idée : comment définir l’amateur ? Je prends un exemple : un jockey qui gagne sa vie sur les hippodromes est professionnel comme le boulanger qui travaille au fournil, le menuisier à l’établi ou le commerçant à son bureau. Eh bien, le jockey, me dit-on car je me suis renseigné à la grrrande fédération [NDA : l’USFSA] ne peut être amateur en aucun sport, alors que le boulanger, le menuisier ou le commerçant, peuvent courir, jouer au foot-ball, etc. sous les saints règlements, car ils ne vivent pas d’un sport. Fort bien ! Cependant, l’aviateur, le chauffeur, l’aéronaute, qui promènent des passagers payants, vivent du sport, car on ne peut pas dire que l’aviation n’en est pas un, et peuvent toutefois jouer ou courir comme amateurs… Qui m’expliquera ces anomalies ? En attendant, ce pauvre Thorpe, qui n’est pas riche dit-on, va bien regretter de ne pas avoir bazardé tous les trophées qu’il a gagnés ». Ou bien de manière plus virulente encore dans La Culture Physique[iv] : « Le Congrès de Lausanne aurait pu se contenter de débattre la troublante question de la psychologie sportive ; en ce faisant, il n’aurait gêné personne et aurait évité une écœurante injustice. Ces pédants, s’arrogeant eux-mêmes le droit de juger sans appel les résultats olympiques, ont mis à leur actif, pour se donner un faux air d’importance, la plus honteuse mesquinerie : ils ont décidé de rayer et de méconnaître toutes les performances faites à Stockholm par l’admirable Thorpe : l’athlète américain n’était pas pur : c’était un professionnel ! Sportsmen ! Frémissez d’indignation ! Honnissez cet homme qui enfreignit les sacrées règles de l’amateurisme ! Défense à tous de croire à ses performances ! Non, Thorpe n’a pas gagné le pentathle ! Rayez cela de vos papiers ! Thorpe n’est pas un champion, Thorpe n’est pas un athlète, Thorpe n’est rien du tout… il est professionnel ! »

Jim Thorpe au Polo Grounds en 1913.
Malgré les pétitions, les déclarations solennelles et les nombreux autres soutiens en sa faveur[v], rien ne sauve Jim Thorpe. Profondément dégoûté, il renonce à l’athlétisme, se tourne alors vers le sport qu’il affectionne entre tous et débute une fantastique carrière en rejoignant le club de baseball des New York Giants en tant que champ extérieur[vi] pour un salaire annuel de 5.000 dollars, ce qui fait dire au journaliste de L’Ouest-Eclair : « Ce pauvre Thorpe a de la chance tout de même […] accusé d’avoir fait partie d’une équipe professionnelle de baseball américaine, sans cependant avoir jamais touché un seul dollar pour son concours, est maintenant pro, tout ce qu’il y a de plus pro car il est engagé par un club de baseball aux appointements annuels de 37.500 francs. Ses performances de Stockholm lui auront tout de même servi à quelque chose ».

Il faut dire que les Giants de 1913 ne sont pas une équipe ordinaire mais indubitablement l’une des meilleures de l’histoire de ce sport. John McGraw, le manager, n’est pas le genre d’homme à se satisfaire de ce qu’il a et recherche constamment des joueurs talentueux pour compléter son effectif. Après avoir recruté en cette fin de saison un certain Eddie Grant, agile troisième base, il réussit à s’attacher Jim Thorpe, dont il a vite repéré le potentiel en tant que joueur mais aussi et peut être surtout en tant qu’attraction. Attirer plus de spectateurs au stade que les équipes adverses, en dégager des bénéfices supérieurs afin de pouvoir engager les meilleurs joueurs, telle est depuis longtemps déjà la règle élémentaire de gestion de tout club professionnel. Menés par des lanceurs hors pairs tels que Christy Mathewson (25 victoires, 11 défaites, ERA 2.06), Rube Marquard (23 victoires, 10 défaites, ERA 2.50), ou Jeff Tesreau (22 victoires, 13 défaites, ERA 2.17), et reposant à l’attaque sur des joueurs comme Chief Meyers (AVG .312), George Burns (AVG .286) ou Larry Doyle (AVG .280), les Giants finissent la saison à 101 victoires et 51 défaites. Thorpe ne participe qu’à 19 matchs et n’obtient que 5 coups sûrs en 35 passages au bâton mais encore faut-il souligner que l’un d’entre eux est un homerun, ce qui n’est pas rien en cette « ère de la balle morte », caractérisée par le faible score des matchs et la rareté des coups de circuits. En tant que tel, le nombre de matchs auxquels Thorpe prend part ne l’intéresse pas ; conscient de n’être pas embauché uniquement pour ses qualités de joueur de baseball, il déclarait en février que de toute façon il préférait être remplaçant sur le banc d’une équipe de géants plutôt que titulaire dans une équipe de mauvais[vii].

Le Comité International Olympique revint sur sa décision en 1982 et, près de 30 ans après la mort de Thorpe, remit à sa famille ses médailles à titre posthume... Piètre consolation pour le mal inouï qui lui avait été fait !

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[i] « Jim Thorpe Admits He Is Professional, and Retires from Athletics », in The Washington Post, 28 janvier 1913, p. 8 ; “World’s Greatest Athlete Is Discredited”, in The San Francisco Call, 28 janvier 1913, p. 6 ; “Thorpe Confesses He Played Ball For Pay”, in The Sun, 28 janvier 1913, p. 11.
[ii] En réalité, les athlètes de l’antiquité recevaient des récompenses parfois assez considérables. Pour un aristocrate rentier comme de Coubertin, la règle de l’amateurisme est un moyen subtil d’exclure les roturiers sous couvert de nobles principes.
[iii] « Pauvre Thorpe », in L’Ouest-Éclair, mardi 4 février 1913.
[iv] « Le tréteau sportif », in La Culture Physique, 1er juin 1913.
[v Voir à ce sujet « British Sympathy For ‘Jim Thorpe », in The New York Times, 30 janvier 1913.
[vi] « M’Graw Gets Jim Thorpe », in The Paterson Press, 1er février 1913 ; “Thorpe Makes Great Hit With Chief McGraw On His First Day As Big Leaguer”, in The Evening World, 3 février 1913, p. 12.
[vii] « Thorpe Makes Great Hit With Chief McGraw On His First Day As Big League », op. cit.