18 mars 2013

Le roi des sports, le sport des rois


La cinquième édition des Jeux Olympiques se tient à Stockholm du 5 mai au 27 juillet 1912. Si la capitale suédoise a été retenue, c’est tout simplement parce qu’aucune autre candidature n’a été déposée. Pour autant, ces jeux sont synonymes de qualité, d’innovation et d’universalité, car pour la première fois depuis leur rétablissement, les athlètes proviennent enfin des cinq continents. Plusieurs pays - notamment le Japon, le Portugal ou encore la Serbie - font leur première apparition à la grand-messe du sport. Coubertin, Président du Comité International Olympique, remarque lyriquement dans ses mémoires : « Ce furent, cinq semaines durant, la liesse continue de la nature, le soleil étincelant à travers la brise de mer, les nuits radieuses, la joie des pavoisements multicolores, des guirlandes fleuries et des illuminations nuancées par l'éclat d'une lumière qui ne mourait jamais ». Entre autres événements, les Français retiennent la performance de Jean Bouin, qui bat le record du monde du 5.000 mètres.

Discipline de nouveau en démonstration, le baseball livre une très étonnante prestation et laisse aux spectateurs européens une impression mitigée[i]. Initialement prévu pour se tenir le 10 juillet pendant les épreuves d’athlétisme, le match entre les équipes américaine et suédoise est remis au 15 juillet à 10 heures du matin. Il faut dire que quasiment tous les joueurs qui composent le neuf des Etats-Unis concourent justement à ces mêmes épreuves d’athlétisme et que certains y brillent particulièrement : à George Bonhag et Abel Kiviat l’or au 3.000 mètres par équipes, ce dernier remportant par ailleurs l’argent au 1.500 mètres, à Frederick Kelly l’or au 110 mètres haies, à Benjamin Adams le bronze au saut en longueur sans élan et l’argent au saut en hauteur sans élan, à Richard Byrd l’argent au disque, à Ira Davenport le bronze au 800 mètres, à George Horine le bronze au saut en hauteur, à Frank Nelson l’argent au saut à la perche, à Lawrence Whitney enfin le bronze au lancer du poids. Les Suédois, de leur côté, font assez pâle figure : les joueurs de l’équipe nationale sont tous issus du Vesterås Baseball Club fondé à peine deux ans plus tôt et n’ont été prévenus qu’à l’arrivée du printemps de l’organisation d’un match de démonstration. La supériorité athlétique et technique des Américains est telle que quatre de leurs joueurs intègrent l’équipe locale pour essayer d’équilibrer la balance, dont trois lanceurs (Benjamin Adams, Harlan Holden, Frank Nelson) et un catcher (Wesley Oler). Ceci n’y suffisant pas, ils renoncent même à leur attaque lors de la sixième manche et offrent ensuite aux Suédois la possibilité de bénéficier de six retraits dans la manche au lieu de 3… Le score final, 13-3 en faveur des Etats-Unis, ne reflète pas vraiment la disparité de niveau.

Match Etats-Unis – Suède, 15 juillet 1912.
Compte tenu de la position des mains, le batteur ne peut être que Suédois.
Le jour suivant, les Suédois passent à la trappe. Les Américains se divisent en deux équipes, US East ("Olympics") et US West ("Finlands"), et s’affrontent pour le plaisir en un match qui ne figure pas au programme mais attire malgré tout une foule nombreuse, curieuse d’admirer les athlètes dans ce qui semble être leur exercice de prédilection. Etant donné l’incroyable proportion de médaillés dans ces équipes, le baseball s’impose soudainement comme le sport des rois.


Ces jeux donnent surtout l’occasion au monde de découvrir un athlète hors du commun, qui va dominer ses adversaires avec de très larges marges et une inégalable classe. A 24 ans, l’américain Jim Thorpe[ii], surnommé l’indien, s’illustre le 7 juillet au pentathlon, remportant le saut en longueur, le 200 m, le lancer du disque, et le 1.500 m. Il n’est que troisième au lancer du javelot, mais encore faut-il ajouter que c’est une discipline qu’il n’a jamais pratiquée avant 1912… Il remporte ainsi sa première médaille d’or. Le lendemain, il décroche celle du décathlon. Dans ces deux épreuves, il établit de nouveaux records du monde. Il se classe par ailleurs 4ème au saut en longueur et 7ème au saut en hauteur[iii]. Accessoirement, il participe aussi au match de baseball du 16 juillet. Admiratif, le Roi de Suède, Gustaf V, lui déclare en lui remettant sa médaille d’or pour le pentathlon : « Monsieur, vous êtes le plus grand athlète du monde », ce à quoi il répond avec une naïveté désarmante « Thanks, King ».

Jim Thorpe à Stockholm.
Alors que depuis plusieurs années l’olympisme contribue à propager une certaine notion de l’« homme complet » et que certains sportifs en sont arrivés à rejeter la spécialisation sportive et à adopter « la conception d’un entraînement général et d’une valeur physique totale, supérieure à la ‘forme’ fragile et à la gloire précaire du champion d’un seul exercice »[iv], Thorpe, le pentathlète, et non Craig, le sprinter vainqueur du 100 mètres, est celui dont le nom va flamboyer dans la mémoire des adolescents. D’autant que, non seulement il est à moitié indien et pour un quart irlandais, mais il est aussi pour le dernier quart… français[v] ! Thorpe est perçu en quelque sorte comme un Hercule moderne, comme le champion universel par excellence. Rien de tel dès lors pour susciter la sympathie et faciliter l’identification. Il fallait une idole ? Voici le roi des sports !

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[i] Voir « The Olympic Games of Stockholm 1912 Official Report », édité par Erik Bergvall pour le Comité Olympique Suédois, publié par Wahlström & Widstrand, Stockholm 1913, p. 823 ss. Voir ici la version en ligne.
[ii] Jacobus Franciscus « Jim » Thorpe, Wa-Tho-Huk de son nom indien, (1888-1953).
[iii] « Indian Thorpe is Best Athlete Olympic Champion Wins All-Around Championship and Breaks Record », in The New York Times, 3 septembre 1912.
[iv] « L’éducation physique en France », in La Revue de Paris, tome 3, mai-juin 1914, p. 203.
[v] Charlotte Vieux, sa mère, avait un père Français et une mère indienne de la tribu des Potawatomi.