20 mars 2013

Messerly et l’Union Française de Base Ball


Suite aux succès de Thorpe, c’est une conjonction d’initiatives fortement complémentaires qui va enfin donner au baseball français sa première véritable chance de rayonner et de se développer efficacement et durablement. Tout d’abord, en fin d’année 1912, Sporting Life[i] publie un article au sujet du projet d’un certain Franz O. Messerly[ii] et reproduit la lettre que celui-ci adresse à James Edward Sullivan, fondateur de l’Amateur Athletic Union (AAU) et membre du Comité Olympique lors des récents Jeux de Stockholm[iii] :
Monsieur J’ai l’honneur de vous informer de la création de l’Union Française de Base Ball, ce dimanche 27 octobre, au 25 rue Bergère à Paris. Le bureau de l’association se compose comme suit : Président, Franz O. Messerly ; premier Vice-Président, O. Seigle ; second Vice-Président, M. Reckinger ; Secrétaire, E. Benoit[iv] ; Trésorier, George O. Messerly. L’Union Française de Base Ball a pour objet : premièrement, la création d’un club de baseball ; deuxièmement, la promotion du baseball ; troisièmement, aider à la création d’autres clubs de baseball en France. Pour atteindre ses objectifs, l’Union Française de Base Ball se tient à la disposition de tous les sportifs désireux de pratiquer le baseball ou de fonder un club et leur fournira toute information nécessaire. Recevez, Monsieur, mes sincères salutations. Le Président.
L’article précise que, si les Américains résidant en France jouent régulièrement au baseball, et notamment dans le jardin du Luxembourg[v], les Français ordinaires ne connaissent que très peu voire pas du tout ce sport. Le pays tout entier est très vite au courant. Le New York Times [vi], le Chicago Eagle[vii] ou bien encore The San Francisco Call[viii] diffusent en effet également cette information, avec toutefois une différence de taille : « L’Union Française de Base Ball, dont le Président est Franz Messerly de Paris, vient d’être constituée pour promouvoir le jeu américain avec, comme objectif ultime, de fournir un concurrent Français pour un championnat du monde ». Il ne faudrait surtout pas prendre cette formule comme un trait d’humour : A l’époque, l’idée se répand en effet de plus en plus parmi les dirigeants du baseball américain, qu’il est nécessaire d’organiser de réels championnats du monde, et qu’il est donc indispensable d’envoyer des baseballeurs expérimentés en Europe. Après tout, si le baseball a si bien pris à Cuba, pourquoi ne prendrait-il pas chez cet autre peuple latin que sont les Français ? Un siècle plus tard, il n’y aura quasiment rien de nouveau dans le discours de Bud Selig, Commissaire du baseball, qui évoquera la mise en place de « true World Series » comme extension possible de la World Baseball Classic[ix].

Franz Messerly

Messerly, qui a assisté à des matchs aux Etats-Unis, semble non seulement avoir les idées claires mais qui plus est être doté d’un certain réseau et, ce qui ne gâche rien, de moyens financiers. Il vise ni plus ni moins la création de plusieurs championnats en l’espace d’un an[x]. Son projet s’appuie sur une constatation simple : les Français s’accordent pour attribuer le succès des Américains lors des Jeux Olympiques[xi], et notamment ceux de Stockholm, à la pratique du baseball, qui fournit les bases indispensables à tout entraînement. Afin de permettre aux athlètes Français d’atteindre de meilleures performances lors des prochains Jeux et de rivaliser avec les Américains, il est indispensable de les « nourrir » de baseball et, pour cela, de faire venir des instructeurs à même de former les sportifs en France. Susciter l’intérêt de tels hommes pour un projet de ce type sur le vieux continent n’est pas particulièrement difficile en soi : nombreux sont ceux qui ne demandent qu’à parcourir le monde pour la cause du baseball ou plus prosaïquement pour celle de leur portefeuille.

Messerly prend contact avec des experts comme Arthur Irwin[xii], Tommy McCarthy[xiii] et Andy Coakley[xiv] à qui il propose de venir enseigner en France[xv]. Les négociations les plus sérieuses semblent être menées avec le jeune lanceur francophone des Detroit Tigers, Jean Dubuc[xvi], à qui il est offert un contrat pour la bagatelle de 8.000 dollars par an pendant cinq ans (autrement dit 3.000 dollars de plus que ce qu’il gagne alors annuellement avec les Tigers), ce qui représenterait environ 200.000 dollars actuels par an et donc un million de dollars actuels sur cinq ans pour venir entraîner et manager une équipe parisienne ! Rien de surprenant dès lors à ce que Messerly soit présenté comme un magnat ou que le hockeyeur Leo Dandurand, qui fait office d’agent pour Dubuc, déclare lors d’une interview que
[le baseball] gagne en popularité en France. C’est la fortune assurée pour ceux qui franchiront l’Atlantique. Nos meilleurs joueurs sont très recherchés et les propositions de salaire sont suffisamment tentantes pour leur donner envie de faire le grand saut.
Malgré tout, Dubuc n’accepte pas l’offre et reste chez les Tigers aux côtés de Ty Cobb, moyennant une substantielle augmentation de son salaire[xvii]. Dandurand a rondement mené les négociations et su tirer parti de la proposition française.

Jean Dubuc chez les Detroit Tigers en 1912
Bien d'autres joueurs, dont certains francophones, sont contactés ou pourraient l'être. Etonnamment, ces joueurs potentiellement ciblés ne sont pas tous exclusivement Québécois. Citons ainsi le cas du Français Edouard Gagnier[xviii] qui a alors 30 ans et qui en est à sa huitième saison en ligue mineure. Après les Natchez Indians de la Cotton States League, les Burlington Flint Hills et les Ottumwa Snappers de l'Iowa League of Professional Baseball Clubs, les Lincoln Ducklings (devenus plus tard les Railspitters) de la Western League, et les Indianapolis Indians de l'American Association, il joue la saison 1912 pour les Newark Indians de l'International League. Joueur de champ intérieur capable de jouer à la charnière, en troisième base, voire de lancer (il est crédité de 16 victoires pour 9 défaites en 1906), il ne brille pas particulièrement mais est polyvalent en défense et assez régulier à l'attaque. Au moment où Messerly effectue ses recherches, il n'est toutefois probablement pas encore assez illustre pour attirer l'attention.

Edouard, dit Ed, Gagnier en 1914 ou 1915
sous l'uniforme des Brooklyn Tip-Tops,
 club de la Federal League (Ligues Majeures)
Harry Davis[xix], ancien manager des Cleveland Nap, confirme l'impression générale et explique à la même période :
Japon, Chine, Angleterre, France […] ils veulent tous apprendre le baseball […] J’ai des informations selon lesquelles il y a des emplois bien rémunérés dans ces pays pour des coachs de baseball compétents [xx].
La possibilité de création d’une ligue parisienne est envisagée d’un œil particulièrement favorable par la plupart des vétérans des ligues professionnelles, qui voient là l’occasion de prolonger ainsi leur carrière de quelques années et de la finir plus agréablement dans le fameux « gay Paree »[xxi].

[A suivre]

***

[i] « France Needs Baseball As Tonic for Her Athletes », in Sporting Life, 1912, vol. 60 n°14.
[ii] Ne pas confondre avec le médecin Suisse Francis Messerli, grand ami de Pierre de Coubertin et également très impliqué dans le milieu sportif.
[iii] James Edward Sullivan est alors considéré comme l’une des personnes les plus influentes du mouvement Olympique bien que ses relations avec le Président du Comité International Olympique, Pierre de Coubertin, soient notoirement tendues.
[iv] Dans la présentation sommaire qui est faite de l’Union Française de Base Ball dans le Spalding’s Official Base Ball Guide, édition de 1913, p. 264, il est à noter la présence d’un Secrétaire Adjoint en la personne de R. Seigle.
[v] Cf. Sensations of Paris, Rowland Strong, McBride Nast, 1912, p. 156
[vi] « France Has Baseball League », in New York Times, 3 novembre 1912.
[vii] « Baseball In France », in Chicago Eagle, 7 décembre 1912.
[viii] « France Has Fallen For National Game », in The San Francisco Call, 3 novembre 1912.
[ix] Voir notamment « At Global Showcase, a Blowout and a Brawl », in New York Times, 9 mars 2013.
[x] « International World’s Series? », in The Calgary Daily Herald, 6 décembre 1912. Voir également « Baseball Will Be The World’s Game », in The Evening Standard, 21 novembre 1912.
[xi] Lors des cinq premières éditions des Jeux Olympiques, de 1896 à 1912, les Etats-Unis remportent respectivement 20, 47, 242, 47 et 63 médailles, alors que dans le même temps la France n’en récolte que 11, 101, 0, 19 et 14. Concernant les Jeux de Saint-Louis en 1904, il est à noter toutefois que la France n’y envoie aucun athlète. Source : site internet du CIO.
[xii] Arthur Albert Irwin (1858-1921), joueur Canadien des ligues majeures de 1880 à 1894.
[xiii] Thomas Francis Michael McCarthy (1863-1922), joueur des ligues majeures de 1884 à 1896, HOF.
[xiv] Andrew James Coakley (1882-1963), joueur des ligues majeures de 1902 à 1911.
[xv] « International World’s Series? », Op. cit. ; voir aussi « Foreign Countries Go In For Baseball”, in The Evening World, 5 novembre 1912.
[xvi] Jean Joseph Octave Dubuc (1888-1958), lanceur droitier, joue successivement dans les ligues majeures avec les Cincinnati Reds, les Detroit Tigers, les Boston Red Sox puis les New York Giants avec lesquels il finit sa carrière en 1919. En 1912, il a 23 ans et affiche à l’issue de la saison une ERA de 2.77 (17 victoires, 10 défaites, et 26 sauvetages soit la seconde meilleure performance de l’AL) pour une BA de tout de même .269. Voir à son sujet « France May Get Ball Players », in The Washington Herald, 25 décembre 1912, p. 8.
[xvii] « French Baseball Magnate Would Steal Jean Dubuc, Detroit Star », in The San Francisco Call, 16 novembre 1912, p. 9 ; « Dubuc Will Stick », in The Washington Times, 15 janvier 1913, p. 13 ; « Would Twirl First », in The Washington Times, 21 février 1913, p. 13 (où l'on peut lire : « If Jean Dubuc really goes to France to teach the natives baseball, in a few years we may have the noble Frenchman holding down first base and slinging the pill alongside of Dutchmen, Mexicans, Cubans and Irishmen »).
[xviii] Edouard Gagnier, né le 16 avril 1882 à Paris, décédé le 13 septembre 1946 à Détroit. Il jouera les saisons 1914 et 1915 en MLB chez les Brooklyn Tip-Tops puis les Buffalo Blues et retourne ensuite dans une ligue mineure pour les Atlanta Crackers dans la Southern Association.
[xix] Harry Davis (1873-1947), joueur et manager des ligues majeures de 1895 à 1917.
[xx] « Harry Davis May Teach Baseball To Foreigners », in Milwaukee Journal, 22 septembre 1912.
[xxi] « Other Countries For World Series », in The Washington Reporter, 9 novembre 1912.