19 février 2013

La vitrine d'un monde


L’Exposition Universelle qui ouvre ses portes à Paris en 1900 est la cinquième après celles de 1855, 1867, 1878 et bien entendu 1889. Comme toujours, cette espèce de foire internationale sert de gigantesque vitrine du savoir-faire des uns et des autres. Les Etats-Unis ont décidé déviter de reproduire lerreur de la précédente édition, lors de laquelle ils avaient un peu manqué le coche, et entendent cette fois tout mettre en œuvre afin dêtre représentés à l’égal des grandes puissances européennes. Quimporte sils nont pas de colonies à linstar de ces dernières, ils présentent sous leur tutelle l’exposition de Cuba et celle de Hawaï (voir notre article ici). Dans le domaine artistique, les Américains exposent sans complexe sculptures, portraits et autres gravures. Dans le bâtiment des Publishers, sur l’esplanade des Invalides, le public peut observer les différentes étapes de la réalisation de l’édition spéciale du New York Times. La jeune Nation aura au total près de 6.000 exposants sur plus de 30.000 m², le tout sous la protection d’une soixantaine de gardes en uniforme, tous élèves de colleges méritants et triés sur le volet.

Cette exposition est aussi l’occasion de célébrer la grande fraternité franco-américaine. Ainsi, le 3 juillet, une statue de George Washington est dévoilée sur la Place d’Iéna, dont la copie en plâtre orne déjà larche du monumental pavillon national construit sur le quai d’Orsay pour servir de lieu de rencontre à tous les Américains de passage. Le jour suivant, cest une statue équestre du marquis de Lafayette qui est inaugurée en grande pompe dans la cour du Carrousel au Louvre[i] pour la commémoration de lIndependance Day, en présence du Président de la République, Emile Loubet. Clou de la journée, si ce nest de lexposition pour la délégation américaine : une immense bannière étoilée flotte sur la Tour Eiffel. John Philip Sousa, auteur en 1896 du déjà fameux « Stars & Stripes Forever », a fait spécialement le voyage avec son orchestre pour venir interpréter son œuvre en cette occasion. Quelle fierté pour les membres de la communauté américaine !


Le pavillon des Etats-Unis, rue des Nations (quai d’Orsay).

Combien y a-t-il au juste dAméricains à Paris cet été- ? 60.000 ? 100.000 ? Difficile à dire mais près de 15.000 ont signé le livre d’or du pavillon, ce qui donne une sérieuse indication. Sil faut bien reconnaître quun grand nombre d’entre eux réside de manière quasi-permanente en Europe, la majorité a fait le voyage depuis la côte est. Parmi eux, un trentenaire du nom de William Edward Burghardt Du Bois, qui constitue une délégation à lui seul. Sa particularité : il est Noir.

Les Noirs afro-américains représentent près de 12% de la population américaine mais sont (et pour longtemps encore) victimes dun clivage ethnique, social et territorial dans leur propre pays[ii], et tout particulièrement dans les états du sud. Membre de lélite intellectuelle Noire[iii], professeur de sociologie, W. E. B. Du Bois a décidé dexpérimenter le milieu français dans un but bien précis : évaluer la réception de certains de ses arguments dans sa lutte contre le racisme. Alors que la France accueille régulièrement[iv] ce quil est alors dusage dappeler pudiquement des « spectacles ethnographiques », ou de manière plus crûe des zoos humains, objets prétendument scientifiques où Nubiens, Somaliens et autres Sénégalais sont mis en scène dans dimprobables dioramas, Du Bois prépare des mois durant avec ses étudiants de luniversité dAtlanta et le peu de moyens dont il dispose une étude sociologique intitulée « the Georgia Negro Exhibit »[v]. A laide de très nombreux graphiques, de cartes coloriées et de statistiques, Du Bois semploie à montrer lévolution des descendants desclaves africains depuis la fin de la guerre de sécession. Pour bien illustrer son propos, il a recours à la photographie et expose aux yeux des visiteurs plusieurs dizaines de clichés, représentants des Noirs éminemment civilisés puisqu’industrieux, studieux, religieux, et même… sportifs. L’une de ces photos, probablement vue par des dizaines de milliers de Français, retient particulièrement l’attention, c’est celle d’une équipe de baseball. Quel contraste entre l'extravagante débauche affichée à Paris par l'Amérique triomphante et l'extrême simplicité de ces jeunes Géorgiens représentatifs de cette autre lointaine Amérique !

Joueurs de baseball du Morris Brown College.Daniel Murray Collection (Library of Congress).

Le travail de W.E.B. Du Bois sera particulièrement apprécié par le public et le jury lui décernera une médaille dor.



Voici une petite video de Paris au moment de lExposition Universelle sur laquelle le pavillon des Etats-Unis peut être aperçu (à 7:05) :



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[i] Elle se trouve actuellement sur le cours la Reine entre le Grand Palais et la Seine, dans le 8e arrondissement de Paris.
[ii] Malheureusement, la simple ségrégation raciale pourrait presque être présentée comme le moindre des maux qu'endurent les Noirs puisque la pratique du lynchage est encore très courante aux USA. On en compte plus dune centaine en 1900.
[iii] Il est le premier afro-américain à obtenir un doctorat (Ph.D.) de l'université dHarvard.
[iv] Il y avait un « village nègre » avec 400 indigènes lors de lExposition de 1889. Dune certaine manière le spectacle de Buffalo Bill donné à Paris la même année ne constituait-il pas, lui aussi, un zoo humain sachant quil permettait aux spectateurs dobserver les peaux-rouges dans des scènes de leur vie soit-disant quotidienne ?
[v] Lire à ce sujet "The American Negro at Paris", in American Monthly Review of Reviews (novembre 1900), par W.E. Burghardt Du Bois.

Un grand merci à Philippe Bouchard de mavoir signalé l'existence de la photo du Morris Brown College.