25 avril 2013

Sur les rives de la Monongahela


Comme tous les lundis, Paul Reynal[i], employé de l’American Window Glass Company dans le comté de Westmoreland, éprouve quelques difficultés à se concentrer sur la tâche quil a à accomplir. Les aiguilles du cadran ne vont pas assez vite à son goût. Le lundi est traditionnellement le jour du championnat paroissial et en ce 28 juillet 1913, léquipe des Presbytériens doit affronter celle des Luthériens dans laquelle son ami denfance Ray McKee est lanceur, autant dire quil a hâte de le voir à lœuvre.

Paul habite en Pennsylvanie à New Eagle[ii], une paisible bourgade sur les bords de la rivière Monongahela, à quelques dizaines de miles de Pittsburgh. Cest là que son père est venu sinstaller avec sa famille après avoir quitté la France en 1891. La terre de ses ancêtres, Paul ne la connaît quau travers de ce qui lui en est transmis car il avait quatre ans la dernière fois quil la foulée. Sa France à lui, cest la petite communauté de « pays » qui se sont rassemblés dans cette vallée : ses parents, ses deux frères, sa sœur, les collègues de la verrerie construite dans la ville de Jeannette grâce à Saint-Gobain, les amis qui fréquentent léglise catholique de la Transfiguration, le Loyal Order of Moose de la ville voisine de Monongahela, lorganisation française des Indépendants à Charleroi, et puis surtout les copains du baseball. Depuis quil est tout petit, cest sa passion. Son père, Baptiste, ny entend rien du tout mais la toujours laissé pratiquer cette activité, conscient quelle est synonyme dintégration par ici. Paul a donc commencé très jeune dans léquipe de la paroisse catholique et a par la suite également intégré comme outfielder léquipe du club de Monongahela. A 26 ans, il est particulièrement populaire et respecté dans le comté, où lon apprécie son talent comme joueur et ses qualités humaines.


L'église catholique de la Transfiguration à New Eagle, 1912.
Lheure a sonné et Paul peut enfin quitter son poste de travail. Ne voulant pas rater le playball, il se dépêche de se rendre au terrain et y découvre les coachs en plein embarras : Clyde Jenkins étant absent, léquipe des Presbytériens est incomplète et risque de perdre par forfait. Ni une, ni deux, Paul se propose de le remplacer pour rendre service, mais aussi pour pouvoir affronter McKee. Les deux coachs acceptent. Paul est accueilli à bras ouverts par ses co-équipiers du jour, qui ont eu maintes fois loccasion de jouer contre lui dans le passé.

Au moment de passer à lattaque, Paul saisit une batte et, prenant sa position sur le côté du marbre, envoie un gros clin dœil au lanceur. Ray répond à son vieil ami par un sourire mais nentend pas se laisser décontenancé : il a la ferme intention de montrer à Paul quil est capable de le retirer sur trois prises. Il prend ses signaux du catcher, qui lui demande une rapide intérieure haute. Exactement ce quil voulait. Il se concentre, ou plutôt fait mine de se concentrer car ce nest pas si simple. Il sélance et réalise à la vitesse de léclair quil lâche sa balle un dixième de fraction de seconde trop tôt. Son esprit a à peine le temps de concevoir ce qui va se passer que déjà Bam ! La droite frappe violemment Paul à la tête, qui sécroule. Sans casque, sa tempe gauche a encaissé tout le choc. A le voir se rouler par terre, chacun des joueurs comprend instantanément que Paul souffre atrocement. Tous se ruent vers lui, tentant de le relever, de lui apporter maladroitement un peu de soutien. Ecartez-vous ! Laissez-le respirer ! Mettez-le à lombre ! De lair ! De leau ! Une compresse fraîche peut-être ? Rien ny fait. Paul a maintenant une bosse de la taille dun œuf sur la tête et ne se sent décidément pas mieux. Tant pis pour le match, on le ramène prudemment chez lui et le confie aux bons soins de sa mère.

Le lendemain, Paul se réveille avec une très violente migraine et découvre surtout avec horreur quil ne peut pas aller travailler ni même sortir de son lit : il est paralysé. Il est emmené en toute hâte dans la matinée au Southside Hospital de Pittsburgh, où les médecins diagnostiquent un accident vasculaire cérébral, responsable du déclenchement dune hémiplégie. Chaque minute compte, il faut faire très vite. Le chirurgien lui fait subir sur le champ une opération afin de résorber le caillot de sang qui obstrue la circulation sanguine dans son cerveau. Lorsqu'il reprend conscience dans la soirée, Paul peut maladroitement bouger son bras droit et sa jambe. Même sil reste sous observation, tout semble aller un peu mieux. Sa famille et ses amis sont soulagés de ses bonnes nouvelles après cette grosse frayeur. Mais létat de Paul se détériore subitement et inexorablement le jour suivant. Impuissants, les médecins ne peuvent que constater son décès le mercredi soir.

Les funérailles sont célébrées parmi les fidèles de son église de la Transfiguration. Il effectue son dernier voyage le long de Main Street jusquau cimetière St. Mary, sur les épaules de ses coéquipiers de Monongahela.

Si daventure vous vous trouvez sur ou près dun terrain de baseball le 28 juillet prochain, ayez une petite pensée, une petite prière ou un petit geste pour ce jeune homme, mort accidentellement un siècle plus tôt. Depuis son lieu de repos éternel sur les rives de la Monongahela, il appréciera certainement.

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[i] « Ball Player Dies From Injuries », in The Pittsburgh Press, 31 juillet 1913, ainsi que « Ball Player Dies Of His Injuries », in The Washington Reporter, 31 juillet 1913.
[ii] New Eagle a été depuis rattachée à la ville de Monongahela. Le légendaire quarterback Joe Montana y est né.