22 avril 2013

La All-Paris League (4ème partie) – Le diagnostic


Après seulement quelques semaines, les journalistes américains commencent à établir un premier bilan sportif. Ils relèvent qu’il reste bien des progrès à accomplir aux Français, qui n’ont aucune difficulté à la batte mais « lancent comme des filles » et n’arrivent pas à intégrer le concept du slide, tout concentrés qu’ils sont à faire en sorte ni de se salir ni de paraître débraillés... William Simms, correspondant à Paris pour United Press, rapporte ainsi dans un article pour The Mansfield Shield qu’il a assisté à une scène assez amusante au cours de laquelle Tod Sloan essayait de démontrer l’utilité de la glissade à ses jeunes joueurs : au moment où il effectua délibérément son slide, tous les joueurs se précipitèrent instantanément tout affolés vers lui pour l’aider à se relever, lui demander comment il avait fait pour tomber et s’il ne s’était pas fait trop mal…[i] Ce même Simms explique, dans un article paru dans The Toronto Sunday World[ii], que lorsqu’un lanceur touche malencontreusement un batteur en lançant sa balle le match s’arrête plusieurs minutes afin que le lanceur puisse lui présenter ses excuses. Simms, encore et toujours mais pour The Saskaton Phoenix[iii] cette fois, s’étonne de ce que les Français, dont la réputation sous la canonnade n’est plus à établir, puissent à ce point avoir peur d’une si petite balle. Il nuance toutefois son sévère jugement en soulignant qu’ils apprennent si vite qu’ils seront certainement en mesure de participer au championnat dès l’été prochain et qu’ils débordent d’enthousiasme pour cette nouvelle discipline : « Ils l’appellent Ze national game of ze France ».

Constat légèrement plus réservé ou simple prudence de la part du Youngstown Vindicator[iv] qui indique quant à lui que

« La jeunesse française, toujours à la recherche d’un nouveau sport, prend goût au baseball. Le football s’étant rapidement imposé comme le jeu pratiqué l’hiver, ceux qui introduisent le baseball affirment que celui-ci sera bientôt le sport d’été par excellence. Actuellement, les choses en sont encore à un stade assez modeste à en juger par le nombre de matchs joués, mais l’enthousiasme affiché est remarquable […] Nombreux sont les joueurs, et parmi ceux-ci les footballeurs du Paris Rugby[v] accompagnés d’un grand nombre d’écoliers, qui démontrent tous une surprenante aptitude au lancer et à la frappe ».

Oui, les équipes fleurissent en effet et les matchs sont joués devant un public toujours plus nombreux et curieux constitué de parents, d’amis et de voisins. De passage aux Etats-Unis en mars 1914, Burgess affirme :

« Lorsque jai quitté la France, il y avait de très nombreuses équipes de jeunes garçons, et des adultes, de plus en plus intéressés, qui commençaient à constituer des clubs. En ce moment même, il y a des équipes qui jouent un peu partout en France et je suis convaincu que dans un an ou deux nous entendrons parler là-bas d’un second Ty Cobb ou Napoleon Lajoie ».

Il émet toutefois un bémol de taille : « La plus grande difficulté pour les joueurs de baseball en France réside dans le manque de terrains praticables »[vi]. Là encore, il semble que le journaliste ait pris les déclarations de Burgess avec un certain amusement, n’hésitant pas à surenchérir : « La France est devenue dingue de baseball. Les Français l’appellent ze national game of ze France et nourrissent l’espoir que dans quelques années ils pourront former une équipe capable de nous envahir et de venir nous montrer ce que l’on peut faire avec un bâton ».

Malgré tout, cet apparent engouement général est loin d’être partagé par le chroniqueur sportif de l’Excelsior[vii] qui déclare que le baseball est un sport bien trop scientifique pour que les Français parviennent un jour à y jouer correctement, et qui ajoute que seul un enfant né avec une batte dans la main peut espérer un jour devenir un bon joueur.

Sur le plan des relations internationales, le New-York Tribune[viii] croit savoir que ce nouveau centre d’intérêt commun recueille la pleine approbation de Raymond Poincaré, le nouveau Président de la République Française, enthousiaste amateur des sports de plein air et, de fait, renforce encore plus l’entente franco-américaine.

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[i] « America’s National Game Of Baseball Has At Last Found Root In France », in The Mansfield Shield, 22 avril 1913.
[ii] « Baseball Grand Assert Frenchmen », in The Toronto Sunday World, 12 avril 1914.
[iii] « Baseball Germ Busy In France », in The Saskatoon Phoenix, 26 avril 1913.
[iv] « Frenchmen Turning To Baseball », in the Youngstown Vindicator, 2 juillet 1913.
[v] Le rugby étant encore parfois appelé football-rugby, ceux qui le pratiquent sont logiquement des footballeurs.
[vi] De ce point de vue, il semble malheureusement que pour les baseballeurs de France les choses n’aient guère évolué en un siècle.
[vii] « America’s National Game Of Baseball Has At Last Found Root In France », op. cit.
[viii] « Baseball Easter Sport Of The Paris Youth », in New-York Tribune, 23 mars 1913, p. 3.