21 janvier 2013

Yee-ha ! Buffalo Bill à la rescousse


Nous sommes au printemps 1889. Le passage de la troupe de Spalding remonte à plus de deux mois. La saison des ligues majeures a repris pour les Chicago White Stockings, qui jouent là leur dernière année sous ce nom. Bientôt, ils s’appelleront les Colts, puis plus tard les Orphans, pour enfin adopter leur nom définitif de Chicago Cubs en 1903[i]. Les matchs de baseball ont également repris à Paris, dans le Bois de Boulogne. La communauaméricaine connaît une forte activité durant cette période, un nombre important d’Américains figurant en effet parmi les 32 millions de visiteurs de l’Exposition Universelle.

Le colonel William Frédérick Cody, plus connu sous son surnom de Buffalo Bill, fait partie de ceux-là. Véritable légende de la conquête de l’Ouest sauvage, il appartient avec Davy Crockett et Kit Carson à une catégorie dhommes à part. Tour à tour soldat, grand chasseur de bisons, personnages de romans, acteur, et scénariste, ce sont ses activités de producteur du fantastique Wild West Show qui lamènent à traverser locéan. Sentant à juste titre que lexposition parisienne va constituer un énorme pôle dattraction et lui fournir loccasion de donner son spectacle équestre devant un très nombreux public, il loue un terrain militaire sur lavenue de la Révolte à Neuilly[ii], entre la porte des Ternes et celle de Champerret, y fait construire une installation capable daccueillir 20.000 spectateurs, et y transporte les centaines dhommes et de chevaux qui forment sa troupe.

William Cody à Paris en 1889


La première du Buffalo Bill's Wild West Show a lieu le 18 mai 1889 en présence de Sadi Carnot, Président de la République, des membres du Gouvernement, de la Reine Isabelle d'Espagne, de deux Ministres Américains, de plusieurs officiers de l'U.S. Navy, etc. Les scènes de vie des pionniers, dattaque de diligence ou encore de chasse aux bisons sont au programme. Cest un vrai triomphe. Les journaux ne tarissent pas déloges[iii] ; certains vont jusquà écrire qu'avec la Tour Eiffel, ce spectacle constitue la seule attraction intéressante de lExposition universelle. Tout ce qui vient des Etats-Unis est subitement à la mode.

Cest à ce moment précis quarrive à Paris Timothy Paul, dit Ted, Sullivan. Considéré comme lun des pionniers du baseball, cet Irlandais a tous les talents - joueur, coach, journaliste, écrivain, promoteur, agent, premier des scouts, fondateur de ligues (on lui attribue notamment la paternité de la Northwest League et de la Texas League, deux ligues mineures encore en activité), manager, etc. - et également un carnet dadresse comme personne d'autre dans le milieu. Cest un éternel nomade qui passe la plupart de son temps sur les routes des Etats-Unis.

Ted Sullivan
Libéré le 31 mars 1889 de ses obligations de manager des Washington Nationals et ayant suivi avec beaucoup dintérêt les pérégrinations mondiales dA. G. Spalding, il se met en tête dorganiser une tournée spécifique pour les villes de Londres et de Paris et dainsi promouvoir le baseball en Europe. Son idée est de battre le fer tant quil est chaud et, à court terme, dimplanter une ligue entre ces deux villes. Il se fait établir un passeport et embarque le 1er mai à destination de lAngleterre. Prudent, il annonce à la presse américaine quil sy rend sans intention particulière mais que, bien évidemment, il sera à lécoute des opportunités qui pourraient se présenter. Bien des années plus tard, il dira au sujet de cette aventure : « Mon premier voyage en Europe, au printemps 1889, ne poursuivait pas dautre objectif que le plaisir et les visites historiques, avec lExposition de Paris en point dorgue. Jai emporté avec moi une douzaine de balles officielles Spalding et une demi-douzaine de battes afin de montrer aux locaux [] notre sport national si loccasion se présentait » [iv].

Concrètement, Sullivan profite de son séjour sur le vieux continent pour prendre contact avec quelques Américains de la communauté parisienne et surtout avec Bill Cody, à qui il propose dintégrer deux équipes de baseball dans sa troupe. De cette façon, ses joueurs pourraient profiter de la logistique organisationnelle et le Wild West Show se retrouverait enrichi dune attraction supplémentaire, certes un peu éloignée du monde du far west mais tellement américaine. De retour à Londres le 7 juin, il informe New York par câble spécial que « Paris sintéresse au baseball », quun groupement dhommes daffaires a été formé aux fins de le promouvoir, et quil sapprête à repartir pour les Etats-Unis afin de sélectionner les joueurs[v]. Arrivé à New York le 3 juillet, Sullivan néprouve pas de difficulté particulière à trouver suffisamment de volontaires, désireux de partir en tournée avec Buffalo Bill à Paris et à Londres, pour monter deux équipes de baseball.

Si toutefois Sullivan est la cible de toutes les attentions dès sa descente du navire, ce nest pas en raison de cette hypothétique ligue franco-anglaise : beaucoup aimeraient en effet quil remplace John Morrill et accepte de reprendre la tête des Nationals qui font un début de saison catastrophique. Mais au bout du compte, cest Arthur Irwin qui devient le 6ème manager de léquipe en à peine quatre ans dexistence. Les Nationals finissent derniers de la National League avec une fiche de 41 victoires et 83 défaites, signant par -même la fin de la franchise. Sullivan quant à lui retourne à ses occupations habituelles de scout et, très étonnamment, en vient bien vite à oublier tout-à-fait la raison de son voyage en Europe. Il ny aura malheureusement pas de nouvelle exhibition de baseball par des professionnels cette année-là à Paris.

Quant à Buffalo Bill et sa troupe, ils poursuivent leur tournée en donnant leur spectacle devant toutes les têtes couronnées dItalie, de Belgique, dAllemagne et dAngleterre. Ils reviendront en France en 1905 et il sera alors de nouveau question de baseball, comme nous le verrons plus tard.

***


[i] Lorsque Charles Comiskey implanta son club des Saint Paul Saints à Chicago en 1900, il lui donna le surnom de White Stockings avec la permission du club historique rival dont l’équipe portait alors temporairement le nom de Chicago Orphans après avoir abandonné celui de White Stockings 10 ans auparavant.
[ii] Cette avenue est devenue le boulevard Pershing et se trouve dans le XVIIème arrondissement de Paris.
[iii] Cf. Le journal de la jeunesse, 15 juin 1889 ; Le journal des Voyages, 16 Juin 1889.
[iv] Cf. Humorous Stories of the Ball Field, par Ted Sullivan, éd. M.A. Donohue & Company, Chicago, 1903
[v] « Paris Interested in Base Ball », in Omaha Daily Bee, 8 juin 1889.