30 janvier 2013

Un premier terrain de baseball à Paris


Effet de la démonstration de l’année précédente dans le cadre du Congrès de Paris ou tout simplement de l’organisation répétée de matchs à cet endroit, la ville de Paris se décide en 1895 à mettre à disposition des joueurs une aire de jeu dans le bois de Boulogne, aux confins de la plaine de Bagatelle. Cest assurément une immense étape de franchie dans le développement de ce sport.

Il est vraisemblable que ce terrain ne dispose au mieux que dune simple petite palissade en bois en guise de backstop. Il y a fort à parier également quil ny a pas de monticule - puisque les premiers ne sont apparus aux Etats-Unis quen 1893 - et que par conséquent les lanceurs lancent encore depuis la boîte tracée pour eux dans linfield. Oublions les dugouts, deux ou trois bancs font certainement laffaire. En somme, une aire de jeu rudimentaire, un vague terrain, pourrions-nous penser ? Pas tant que cela en réalité car il se trouve que ce terrain est accolé au très aristocratique club de polo luxueusement ouvert deux ans plus tôt[i] dont les élégants bâtiments de style normand sont équipés de toutes les commodités et notamment de vestiaires.
Le vicomte de La Rochefoucauld
La proximité avec le Polo Club de Paris n’est nullement un hasard. Ce club particulièrement élitiste[ii] compte en effet parmi ses fondateurs un assez grand nombre de membres honoraires mais néanmoins très influents de l’USFSA, et notamment le député bonaparto-royaliste de la Sarthe : Sosthènes II Marie Charles Gabriel, vicomte de La Rochefoucauld, marquis de Surgères, duc de Bisaccia, duc de Doudeauville[iii]. La Rochefoucauld est membre du Comité français chargé d’assurer la participation de la France aux Jeux Olympiques de 1896 et d’organiser à Paris ceux de 1900[iv]. Il a sans aucun doute assisté à la démonstration de baseball lors du Congrès de Paris et souhaité contribuer à sa pratique. 

Nous avons là la confirmation, sil en était besoin, que les joueurs de baseball Parisiens ne sont pas que des étudiants en art sans le sous et quun grand nombre appartiennent à la classe aisée de la communauté Américaine. Quoi quil en soit, le Bois de Boulogne grouille manifestement de joueurs de baseball en cet été 1895. Parmi les équipes qui s’affrontent, nous pouvons relever celle de l’école des Beaux-Arts composée d’étudiants Américains de toutes les disciplines artistiques et très vraisemblablement membres de l’American Art Association, et sa grande rivale qui regroupe des étudiants d’autres matières du Quartier Latin, appelée tout simplement Latin Quarter. Des équipes Américaines de passage dans Paris sont à loccasion assez heureuses pour jouer quelques matchs contre les locaux, ainsi qu’en atteste Le Figaro en août :
« En présence du succès obtenu par les parties de base-ball jouées sur la pelouse de Saint-Cloud au bois de Boulogne, M. George Le Fox, professeur du collège Hopkins de New Haven, ne quittera Paris qu’aujourd’hui après un dernier match joué par ses équipiers. »[v]

Et plus tard le même mois, sans qu’il soit malheureusement permis d’identifier les équipes avec certitude :
« Deux parties de base-ball seront jouées sur la pelouse de la Croix-Catelan, terrain du Racing Club de France, au bois de Boulogne, les 2 et 3 septembre prochains. »[vi]
A la fin de l'été, quelques entrefilets dans la presse américaine laissent même entendre que le baseball connait un véritable boom dans la capitale française, où l'on danse le cancan et entonne des chansons grivoises entre les manches...[vii].


***

[i] Au sujet de l’inauguration du club, voir Les Sports Athlétiques, n° 161, 29 avril 1893, p. 5. Le Polo de Paris existe toujours et a son siège route des moulins dans le Bois de Boulogne, à la hauteur du pont de Suresnes.
[ii] Selon Les Sports Athlétiques, op. cit., la pratique du polo coûte en 1893 environ 100.000 francs annuellement à chaque membre, soit l’équivalent de plus de 300.000 euros actuels.
[iii] Egalement ambassadeur de France, Grand d'Espagne de 1ère classe, Grand'croix de l'ordre de Pie IX, Grand'croix de l'ordre de Saint-Janvier et de Constantin des Deux-Siciles, Bailli de l'Ordre de Malte, etc.
[iv] Cf. Bulletin du Comité International Olympique, n°2, octobre 1894.
[v] Le Figaro, 4 août 1895, p. 4.
[vi] Le Figaro, 30 août 1895, p. 4.
[vii] The Wichita Daily Eagle, 23 août 1895, p. 3.