8 juillet 2013

London calling

Prétendre que Klegin a, le premier (lire larticle au sujet de la ligue européenne), eu lidée de faire saffronter des équipes de baseball de différents pays dEurope serait très largement exagéré. En réalité, ce projet est dans tous les esprits depuis fort longtemps, comme la conséquence logique du développement du baseball dans chacun des pays concernés et nest dans tous les cas envisagé que comme la première étape à atteindre en vue de linstauration de réelles World Series. A ce stade, en Europe, même si la Suède (lire Le rois des sports, le sport des rois) est officiellement initiée au baseball, il faut bien admettre quelle est par trop lointaine. LAngleterre, en revanche, qui compte aussi une assez importante colonie américaine, dénombre de plus en plus damateurs de baseball et présente le grand avantage dêtre relativement accessible depuis la France. Si finalement Klegin na pas réussi à faire venir Londres à Paris, cest Paris qui ira à Londres !

Et par Paris, il faut naturellement entendre le Racing Club de France. Quel autre club français serait de toute façon capable de mener à bien un tel projet ? Certainement pas ces artistes bohèmes de lAmerican Paris Team, ni ces lycéens de lA.B.B. Alors quAllan Muhr, moteur du RCF baseball, a emmené léquipe de France de tennis à Folkestone en juillet 1912 pour lInternational Lawn Tennis Challenge[i], et même les Bleus du XV de France à Twickenham dans le cadre du Tournoi des cinq nations pas plus tard que le 25 janvier 1913[ii]. Pensez donc sil est qualifié pour monter une expédition sportive outre-Manche !

Vue de Londres et du London Bridge en 1913.
Concrètement, comment fait-on le voyage à cette époque ? Les projets de construction dune voie transmanche, initialement lancés par Thomé de Gamond sous le règle de Napoléon III, sont de nouveau un sujet d’actualité sensible en cet été 1913, mais le pont ou la liaison sous-marine nexistent encore que dans les rêves de quelques ingénieurs. Quiconque veut se rendre depuis Paris jusquà Londres na pas vraiment dautre choix que de prendre le train à la gare Saint Lazare en direction de la côte, de effectuer la traversée sur un bateau à vapeur et, une fois parvenu sur lîle, gagner la capitale par la voie terrestre. Souvenez-vous (lire Sept petits innings pour convaincre les Français ?), les Chicago White Stockings et les All-America guidés par Spalding en 1889 avaient rejoint Dieppe en train et franchi la Manche nuitamment. A condition de disposer dun minimum dargent et dun peu de temps pour faire laller-retour, il ny a là rien dinsurmontable.

Du temps, à moins dêtre rentier, ce nest toutefois pas ce quil y a de plus facile à trouver dans la mesure où les congés payés nexistent pas encore. Cependant, cest justement ce que la fête nationale du 14 juillet offre au Racing Club de France en 1913. En partant de Paris le samedi 12 et en revenant le lundi 14, jour férié, cela laisse toute la journée du 13 juillet voie une partie de celle du 14 pour jouer. Daprès les registres de la F.F.B.S., léquipe affrontée ce weekend-là par le RCF est identifiée, comme « US Team ». Cest à peu près la seule information qui a traversé ce siècle pour nous parvenir aujourdhui. La Fédération de Baseball de Grande-Bretagne n’a, de son côté, malheureusement pas conservé de traces de ce (ou plus probablement ces) match(s). Pourtant, selon toute vraisemblance et même sil na pas marqué les mémoires, il s’agit du premier match disputé à l’étranger par une équipe française de baseball.

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Cent ans plus tard, cest au tour du club francilien des Saints denvoyer Matthew (Mix) Jackson à la tête de lune de ses équipes traverser vaillamment la Manche, ce weekend de 14 juillet, pour prendre part au London Tournament 2013 organisé par les South London Pirates à Croydon. Les bateaux à vapeur ont cédé la place à lEurostar mais lesprit daventure qui anime ces joueurs demeure intact. Go Saints!



[i] Ancien nom de lactuelle Davis Cup. Léquipe de France, composée de Max Décugis, André Gobert et William Laurentz sinclinera face aux British Isles par une victoire contre quatre.
[ii] Match qui se solde par une victoire de lAngleterre sur la France par 20-0. Les Bleus devront, pour enregistrer leur toute première victoire dans le Crunch, attendre 1927 (17ème match officiel entre ces deux équipes depuis 1906).