14 décembre 2013

La Revanche et le baseball

Soldat aux brillants états de service bardé de décorations tout autant que de cicatrices[i], officier ambitieux proche de ses hommes et soutenu par le duc d’Aumale, ami personnel de Gambetta et de Clémenceau qui en fait un radical Ministre de la Guerre dans le gouvernement Freycinet, doté d’un charisme remarquable, capable dans cette France aux courants politiques fort complexes de rallier sous sa bannière - avec pour seul programme une réforme constitutionnelle et la revanche contre l’Allemagne - une troupe hétéroclite de patriotes mécontents de la politique anticléricale, de l’expansion coloniale et surtout des intrigues parlementaires, comprenant aussi bien des partisans de l’extrême gauche que ceux d’une droite dure ou bien encore les bonapartistes ou certains royalistes, le général Boulanger est incontestablement un personnage de la fin du XIXème siècle.
Le général Georges Boulanger
Mis à la retraite anticipée, il en profite pour se présenter aux élections en 1889 et est élu triomphalement dans plusieurs départements dont Paris, le 27 janvier. Le soir même, bénéficiant d’un mouvement de soutien incroyable et de l’appui de la police ainsi que d’une partie de l’armée, il est encouragé par plusieurs dizaines de milliers de sympathisants de la Ligue des Patriotes rendus ivres par le parfum de la victoire, à marcher sur l’Elysée et à renverser la fragile IIIème République en un rapide coup d’état. La menace est bien réelle et le bruit se répand comme une traînée de poudre que Sadi Carnot, fraîchement élu président, fait déjà ses valises. Seulement voilà, celui que l’on surnomme le général « la Revanche » ou encore le « Rédempteur de la France » est indéniablement courageux mais pas téméraire pour deux sous et se refuse à sortir de la légalité. Prendre le pouvoir par la force, ce n’est pas rien ! Comme il l’avoue lui-même : « Pour réussir un coup d'État, il faut neuf chances sur dix, et encore on hésite ». Alors, attablé au restaurant Durand, rue Royale, à quelques centaines de mètres à peine de l'Élysée, cerné par la foule, il tergiverse longuement. Minuit sonne, il renonce à la folle aventure et préfère rejoindre bien sagement sa maîtresse, Marguerite de Bonnemains. A minuit cinq, déçu par le manque d’audace politique de cet aventurier peu aventureux, l’un de ses premiers fidèles déclare : « Depuis cinq minutes le boulangisme est en baisse ».

Si le boulet n’est pas passé bien loin, les dirigeants de la IIIème République n’entendent pas laisser de seconde chance au populaire général. Fin mars 1889, le nouveau Ministre de l'Intérieur Ernest Constans fait habilement courir le bruit d'une arrestation imminente de Boulanger qui, pris de panique, choisit de s’exiler à Londres puis à Bruxelles aux côtés de sa chère Marguerite, détruisant par là même son propre mythe. Le 4 avril, son immunité parlementaire est levée. Condamné par le Sénat à la prison à perpétuité par contumace pour complot contre la sûreté intérieure, ne se remettant pas du décès de son grand amour en juillet 1891, Boulanger se suicide d’une balle dans la tête sur la tombe de celle-ci deux mois plus tard. Clemenceau, un brin méprisant, dit alors de lui qu’« il est mort comme il a vécu, en sous-lieutenant ».

Cet homme qui avait, semble-t-il, un esprit moderne laissa l’image d’un réformateur de l’armée, et le fait est que certaines de ces idées, glanées au fil de ses voyages[ii], étaient clairement bien en avance sur leur temps. En témoigne un article paru le 5 avril 1889 soit quelques semaines après le passage des Chicago White Stockings et des All America à Paris dans le Clinch Valley News[iii] retranscrivant les termes d’une discussion entre un journaliste américain et le général :
Remarquant que le général Boulanger observait les plus jeunes à Paris, je lui demandais « Mon général, quel jeu est selon vous le plus adapté à la jeunesse parisienne ? ». « Le football », répondit sans hésitation le général « est le meilleur jeu qui soit pour eux : il met en évidence leur endurance ainsi que leurs élans soudains, ce qui est une excellente chose pour les jeunes soldats, et il requiert assez de pugnacité pour le rendre intéressant. Mais » ajouta le général avec un sourire, « quel dommage que le baseball n’ait pas encore été introduit en France. C’est très exactement ce qu’il faudrait pour développer la condition physique des jeunes Français. Je l’ai vu en Amérique […] le baseball est le jeu qui convient au tempérament nerveux des Français et qui leur permettrait d’exprimer notre impétuosité nationale ».
Et dire qu’il n’avait qu’à dire oui pour prendre l'Élysée.

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[i] Il participe à 4 campagnes militaires (Kabylie, Italie, Cochinchine, guerre de 1870) au cours desquelles il est blessé 6 fois.
[ii] Durant sa carrière, il effectue notamment un voyage aux Etats-Unis en août 1881 comme chef de la délégation française aux fêtes du centenaire de l’indépendance américaine.
[iii] « Boulanger A Baseball Crank », in Clinch Valley News, 5 avril 1889, p. 8. Compte tenu du départ précipité de Boulanger, il est assez difficile d’admettre que cette discussion ait pu avoir eu lieu au début du mois d’avril 1889. L’article mentionne en toute fin New York Herald et probablement faut-il comprendre qu’il s’agit de la reprise d’un article publié antérieurement dans ce premier journal, mais quand exactement ?